Je veux être heureux !
La philosophie, pour moi, est un désir,
point. Je veux être heureux, satisfait de moi-même, vivre mon entièreté :
corps, esprit et âme — s’il se trouve que les humains en aient vraiment une. Je
n’ai absolument que faire des démonstrations scientifiques, encore moins des
discours orientés par les religieux.
La philosophie — en tout cas celle à qui j’accorde d’être mon hôte — ne m’est pas utile, car je laisse ce terme prosaïque, trivial et simple aux outils et aux instruments. Elle n’est pas non plus mon nomenclateur, me soufflant derrière l’oreille — tel cet esclave de la Rome antique qui rappelait à son maître le nom des personnes qu’il rencontrait — des épithètes pleines de sagesse.
Cette philosophie, à qui j’accorde toute mon attention, ne réclame rien et ne s’attribue aucun domaine. C’est un chemin parmi les milliers qui m’ont été donnés à parcourir sur les routes, mais c’est le seul qui ait accordé un sens à ma vie et continue de l’accomplir, éclairé par une lanterne dont la lumière vient des profondeurs de mon être.
Chacun, à sa façon, est en quête d’une forme d’amour ou de sagesse qui le satisfasse pour être heureux. Appelez-la comme vous voulez, et bonne route, avec tous mes vœux de satisfaction.
Seulement voilà : cette échappée par une brèche philosophique ne me soustrait guère aux manifestations parfois angoissantes de la vie, ni aux crises de sens qui ne manquent pas de me fourvoyer dans des dédales problématiques. Mon mal, je le connais : je suis une personne inquiète. La compréhension et l’action — rendre les choses un peu plus intelligibles — ne me satisfont que moyennement. Par tous les dieux, je souffre de moi-même !
Peut-être que quelqu’un de plus hardi me dirait simplement que je suis animé par la seule ambition de trouver une réponse à mes questions. Oh là là ! m’exclamerai-je, aussi déterminé que je le suis. Mais le monde, l’univers, mon ami, est déjà une réponse, ne le voyez-vous pas ? À quoi bon en chercher une autre ? Qui a posé la question ? Ça, ce n’est pas mon affaire. En tout cas, ce n’est pas celui auquel vous pensez : cette petite marionnette qui habite le ciel et à laquelle vous attribuez des attitudes et des émotions humaines. Pas de problème, il nous arrive à tous, par moments, d’être anthropomorphistes : nous prêtons alors à notre chien ou à notre chat des comportements humains.
Bon, pour vous dire la vérité, et afin de passer au travers de votre incontinent désir de me coller l’étiquette de bonimenteur, voilà : je suis cet individu qui a supprimé les questions et n’a gardé que les réponses. Êtes-vous satisfait ? Apparemment non.
Bon, pour vous, je vais faire une exception. Bien que je sois adepte de l’affirmation de Nietzsche selon laquelle ce qui a besoin d’être démontré pour être cru ne vaut pas grand-chose, je vais essayer de vous donner quelques clés de lecture. Que Friedrich me pardonne.
Je suis un insatiable, oui, c’est vrai. Mais pour la simple raison que je n’arrive pas à trouver de vide autour de moi. Tout est déjà plein. Le monde est comme une chambre d’enfant : elle déborde de jouets d’imitation à craquer — poupées, cuisinettes, petites voitures, boîtes à outils, jeux de société. Comme une chambre d’enfant, le monde est saturé de sens, de copies, de caricatures et de plagiats.
Il est donc plus que nécessaire de faire appel à un déménageur dont le rôle principal serait de défaire le sens. « Videz-moi cette chambre ! » lui crierais-je. « Débarrassez-moi, s’il vous plaît, de cette étagère d’opinions, et de celle-là encore — plus adipeuse, plus obèse — celle de la moralité ! »
Je respirais mal et croulais sous un tas de manières de penser, de voir, de points de vue, de bonnes mœurs soi-disant, d’éthique et de valeurs à trois sous.
N’en soyez pas fâché. Je sais que nous avons besoin de vices pour équilibrer nos vertus.
Maintenant que je m’apprête à rompre et à prendre du recul, je vous saurais gré de ne pas m’en vouloir s’il vous semble que mon attitude soit ironique et vide de toute emphase.
Ah ! je vous vois venir. Vous voulez savoir, une fois la chambre vide, de quoi je vais la remplir. Eh bien, je vous répondrai de but en blanc, comme notre ami Raymond Devos : de rien. Car trois fois rien, ça fait rien… mais on peut quand même s’acheter quelque chose de pas cher avec rien, et qui pourrait nous satisfaire.
Ne venez pas me chercher, s’il vous plaît, avec vos questions inodores et hors sol. Vous êtes mes semblables, et je ne voudrais pas vous occasionner plus de chagrin que vous n’en avez déjà à supporter. Car la poche à rabat de ma chemise, bien fermée par un bouton, contient un petit papier où est écrite une citation terrible de Paul Valéry. À première vue, elle paraît inoffensive ; cependant, une fois assimilée et arrivée aux tripes, elle déclenche une vive angoisse existentielle.
Ça y est, je vous vois monter sur vos plus beaux chevaux et crier sur les toits que mon discours n’est que verbiage gratuit et sans fondement. Vous aurez tout à fait raison, et croyez-moi, j’apprécie votre courage. Alors, puisque c’est ainsi que vous comptez mettre en œuvre votre petite jugeote, autant jouer cartes sur table — et tant pis pour vous.
Mais alors, vous qui êtes en quête de certitude, demandez donc à un scientifique de quoi est faite l’eau. Il vous répondra sans cligner des yeux : « de deux molécules d’hydrogène et d’une d’oxygène ». Mais les avez-vous vues, ces molécules ? Ou bien seriez-vous, vous aussi, des croyants ? A-t-il au moins partagé avec vous la beauté d’une goutte d’eau, sa répétition à l’infini qui finit par former des lacs, des étendues magnifiques comme le lac Atitlán au Guatemala ou celui de Louise au Canada ? Bien sûr que non. La science est dépourvue de toute appréciation sensible.
La science, mes amis, est un chapelet d’axiomes, de noumènes et de conceptions. Alors rompez les rangs et rejoignez l’humanité ! C’est quoi, un humain ? Ah, celle-là est la meilleure ! Néanmoins, je vous en donnerai la définition.
L’humain, c’est moi. Voilà, bien fait pour vous.
Démonstration : le matin, quand la nuit est partie avec son drap mortuaire et promet de revenir, mon lumbago et ma langue pâteuse me rappellent que je suis vivant. Je suis encore dans ma chambre, dans une forme de camaraderie avec mon corps — je n’en ai pas d’autre, c’est mon seul et véritable ami. Jusqu’à ce que la nuit revienne, il me sera fidèle, je le sais. Je ne me plaindrai jamais le jour où il me faussera compagnie sans m’avertir.
Je m’assieds au bord de mon lit et me penche lentement, cherchant du bout des doigts mes savates. Rien. Elles ont glissé sous le lit. À genoux, avec ce regard presbyte et ce sentiment d’effort, je tâtonne et les ramène à mes pieds. Je sors de ma chambre et, progressivement, ce mal de dos est miraculeusement chassé par une multitude de plaisirs : le contact de l’eau sur la peau de mon visage, la préparation de mon petit déjeuner. Je mange, je bois, je mâche tranquillement, puis, dès que j’inspire, mes poumons se remplissent de cette fraîcheur matinale.
Petit à petit, cette présence qui m’était intime au commencement se projette doucement sur tout mon entourage, et soudain toute mon entièreté se révèle à moi : ce corps, cette chair collée à moi, le temps de vivre l’instant qui m’est donné, sans penser s’il m’en restera encore pour le reste de la journée.
Voilà ce qu’est un humain.
Partez donc chez votre scientifique et cherchez ensemble la réponse dans son tableau de Mendeleïev.
Seulement voilà, vous êtes mes semblables. Et j’aurais mauvaise conscience si, perdus à chercher votre voie, je ne vous prêtais pas main forte pour vous faire extirper de vos stériles méandres ! Je vous propose par conséquent la chose suivante : Suivez-moi, Ô Petits Poucets !
Néanmoins ma suggestion n’est pas exempte de toute condition. Sur notre chemin, il s'agira moins de comprendre que de se laisser traverser. Donc en clair, si en chemin je m'aperçois que vous êtes en train de chercher à comprendre au lieu d’éprouver, je vous fausserais compagnie ! C’est tout simple ! Êtes-vous d’accord ?




